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Non, l’industrie de la tech n’est pas une méritocratie

Non, l’industrie de la tech n’est pas une méritocratie

méritocratie technologie

Il existe une vaste croyance qui nous pousse à croire que nous vivons dans une société méritocratique. On croit que le succès professionnel peut être atteint par quiconque prêt.e à travailler assez fort. Ta startup n’a jamais décollé? Tu n’as pas travaillé assez fort! Tu n’as pas eu la promotion que tu voulais? Tu n’as pas passé assez d’heures au bureau. Oui mais non. L’industrie technologique est biaisée et travailler 80 heures/semaine ne vous mènera pas forcément à votre rêve.

La méritocratie est une menace à l’égalité parce qu’elle donne l’illusion qu’il n’y a qu’une seule chose qui puisse avoir de l’influence: le travail.

Les organisations qui se croient les plus méritocratiques sont souvent les moins vigilantes, parce qu’elles ne se sentent pas concernées par la nécessité de s’auto-examiner et d’atténuer leurs biais.

Le désir de présenter le secteur des technologies comme une méritocratie est compréhensible. Comparativement à d’autres domaines, comme les banques par exemple, où certains diplômes ou liens familiaux sont nécessaires pour percer, la technologie semble relativement accessible. Le fait est qu’une personne peut être autodidacte, avoir une bonne idée, abandonner ses études et créer une startup qui lèvera des dizaines de millions de dollars. Ça s’est déjà vu.

Contrairement à la politique, la technologie est transparente et axée sur les données. De tels facteurs sont donc irréfutables. Les bonnes idées ont une chance de voir le jour et si elles ne voient pas le jour, c’est parce qu’elles n’étaient pas assez bonnes. C’est un 1 ou c’est un 0.

De plus, le concept s’aligne très bien avec les valeurs américaines fondamentales: un individu est capable de réussir professionnellement tant qu’il travaille assez fort. Le fameux self made man (woman).

Enfin, la programmation est un domaine qui permet de décrocher un emploi sans avoir fait d’études. C’était le cas aux débuts des années 2000 et c’est encore le cas en 2019. Parce qu’il existe des tas de façons d’apprendre -des bootcamps de programmation, des sites tels que CodeAcademy ou encore des session d’apprentissage comme Les Pitonneux- . on peut devenir un.e excellent.e programmeur.se sans avoir passer quatre années à l’université.

Un grand nombre d’initiatives en cours visant à faire entrer les femmes et les minorités dans les carrières informatiques reposent sur l’idée que l’informatique est, à la base, une méritocratie. Les femmes ne représentent que 20% de la main d’oeuvre globale dans l’industrie, mais «il ne tient qu’à elles de s’y intéresser», est une opinion répandue dans le domaine. Mais cet article raconte une autre histoire. Alison Wynn, étudiante diplômée en sociologie de l’Université de Stanford, et Shelley Correll, professeure, ont dirigé des recherches sur le recrutement sur le campus de l’université pour les étudiant.es diplômé.es en STIM (science, technologie, informatique et mathématique), par les grandes compagnies tech de la Silicon Valley. L’étude a découvert que l’idée générale que les femmes ne sont pas censées occuper ces emplois, est distillée tout au long des sessions de recrutement par plusieurs mécanismes complètement inconscients. Je doute que ça leur donne envie de se lancer dans la profession.

Aux États-Unis, les femmes ne reçoivent que 4% du capital de risque environ. Dans un contexte méritocratique, on dit aux femmes qu’elles doivent faire de meilleures présentations ou s’affirmer plus pour obtenir tel financement. On suppose donc que les femmes ne font pas assez d’efforts et non que la façon dont les investisseurs en capital de risque offrent du financement est en soi injuste. Dans cet article de Techcrunch, Sarah Thebaud, professeure à l’Université de Caroline du Sud Beaufort, examine les préjugés de genres dans l’entrepreneuriat. Ellle constate que «les gens sont susceptibles d’ignorer la compétence des entrepreneures et la valeur de leurs entreprises». Elle observe également que les participant.es à l’étude évaluent les femmes comme étant moins qualifiées et moins compétentes que les participants masculins.

Selon le principe de la méritocratie, si les femmes veulent travailler en technologie, elles n’ont qu’à le faire. Elles ont effectivement déjà essayé de prendre leur place, mais elles ont fini par être chassées de la profession. Comme le rappelle l’historienne de la technologie, Marie Hicks dans son livre Programmed Inequality, dans les années 1950, 30 à 50% des programmeurs étaient des femmes. Bien que la programmation exige des compétences mathématiques avancées et une habileté à résoudre les problèmes, elle était moins lucrative que le hardware, qui était perçu comme plus exigeant sur le plan intellectuel; et donc masculin. Alors que les progrès révolutionnaires des logiciels informatiques sont arrivés, le respect pour la programmation informatique s’est accru. Les hommes ont commencé à s’intéresser davantage au domaine et à l’argent qui l’accompagnait. En 1984, les femmes représentaient 37% de la masse salariale et les chiffres ont décliné à partir de là pour arriver à la situation qu’on connait aujourd’hui, de 20% de nos jours.

Je vous encourage à visiter le site Is Tech A Meritocracy? (la réponse est non) et à consulter le manifeste écrit par l’activiste et avocate du code source ouvert, Coraline Ada Ehmke. Le manifeste post-méritocratie comporte ce passage «À quoi ressemble un monde post-méritocratie? Il est fondé sur un ensemble de valeurs et principes fondamentaux, affirmant l’appartenance de toutes les personnes qui s’impliquent dans le développement logiciel.» Si la technologie était effectivement une méritocratie, les femmes seraient plus nombreuses, comme elles l’ont été dans le passé. La dynamique actuelle de notre domaine leur est malheureusement défavorable. Demandons-nous quelles sont les valeurs sur lesquelles nous voulons bâtir notre industrie. J’adore la technologie et je souhaite que toutes celles et ceux qui souhaitent y faire leur carrière, le puisse.

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Chloé Freslon

Chloé est une femme avec une mission, celle de faire de Montréal la ville à startups qui a trouvé des solutions concrètes pour combler l’écart de genres dans l’industrie de la technologie. Vous l’avez probablement vue sur des panels, lu son blog URelles, écouté le podcast URelles qu’elle produit, signé le Manifeste des femmes en technologie qu’elle a co-fondé ou entendu à Moteur de Recherche à ICI Première Radio-Canada. Elle est la fondatrice d’URelles.
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