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La place du genre dans la recherche scientifique: une évidence pas si évidente

La place du genre dans la recherche scientifique: une évidence pas si évidente

Aujourd’hui, de nombreuses revues scientifiques publient des résultats de recherches sans tenir compte du genre des personnes qui constituent les échantillons étudiés. Cela peut avoir des conséquences graves sur la santé des femmes. Explications.

Alors que je me perdais dans les abîmes des Internets un soir d’hiver, ma navigation s’est arrêtée sur une entrevue de Cara Tannenbaum, professeure de médecine à l’Université de Montréal. La docteure est directrice scientifique de l’Institut de la santé des femmes et des hommes et des Instituts de recherche en santé du Canada (ISRC). Elle est également co-auteure d’un article publié dans la prestigieuse revue scientifique britannique, Nature, intitulé L’analyse du sexe et du genre améliore la science et l’ingénierie.

La professeure explique que les scientifiques supposent à tort que les spécimens femelles doivent être exclus des expériences en raison de la nature variable des données causées par leur cycle de reproduction. La croyance généralisée voulant que ces hormones liées au cycle pourraient influencer les résultats. En fait, la recherche a montré que les mâles présentent une variabilité égale ou supérieure à celle des femelles en raison des fluctuations, entre autres, des niveaux de testostérone. Donc les spécimens femelles sont tout aussi pertinents que les mâles. Cependant les scientifiques décident d’utiliser majoritairement ces derniers ce qui a pour conséquence, une surreprésentation de résultats mâles dans de nombreuses recherches scientifiques.

De la sécurité routière, en passant par le traitement du cancer et les nouvelles technologies

Le fait de ne pas, ou de mal considérer, le sexe et/ou le genre dans les études peut avoir des conséquences a bien des niveaux.

Au niveau thérapeutique, par exemple, comme dans le traitement de personnes atteintes de mélanome ou de cancer du poumon, soigné avec des inhibiteurs de point de contrôle, un traitement qui consiste à administrer des substances pour stimuler les défenses immunitaires de l’organisme afin de lutter contre différentes maladies. La publication de 2015, How sex and age affect immune responses, susceptibility to infections, and response to vaccination, révèle qu’une proportion plus élevée d’hommes atteint la rémission. Si l’étude n’avait pas tenu compte du genre dans l’analyse du traitement, son efficacité aurait pu être mal évaluée et soit être considéré comme inefficace alors qu’il n’est juste pas adapté de la même façon aux femmes et aux hommes.

Autre exemple, au niveau de la conception de produits destinés à nous protéger, comme les systèmes de sécurité dans les véhicules automobiles. Les ceintures et les coussins gonflables ont été conçus et évalués pour des mensurations masculines moyennes (taille, tolérance aux blessures, réponse de la région du corps touchée). C’est l’étude Vulnerability of female drivers involved in motor vehicle crashes: an analysis of US population at risk, réalisée en 2011, sur les données nationales des accidents aux États-Unis entre 1998 et 2008, qui a démontré que les conductrices attachées avec la ceinture de sécurité avaient 47% plus de risques d’être gravement blessées qu’un homme subissant le même accident dans les mêmes conditions.

Et les exemples sont nombreux et concernent une large étendue de domaines comme les préjugés sexistes en intelligence artificielle ou l’impact en lien avec les changements climatiques.

Guides et directives: l’encadrement des publications officielles

Heureusement, des consignes apparaissent afin de redresser la barre. En Europe, The EQUATOR (Enhancing the QUAlity and Transparency Of health Research) Network a publié en 2016 un guide intitulé Sex and Gender Equity in Research: rationale for the SAGER guidelines and recommended use afin d’encadrer les publications scientifiques. Désormais, il faut indiquer lorsqu’une étude comprend des hommes et des femmes ou si elle ne fait appel qu’à des hommes ou qu’à des femmes et cela doit être dit dans le titre afin d’éviter les généralisations.

Au Canada, l’Institut de recherche en santé du Canada (IRSC) a lancé un module de formation en ligne en trois temps pour améliorer les pratiques: le sexe et le genre dans la recherche biomédicale, le sexe et le genre dans la collecte de données primaire chez l’humain et le sexe et le genre dans l’analyse de données secondaires provenant de sujets humains. Ces formations permettent aux chercheur.e.s d’apprendre à comprendre l’importance des données sexe et genre dans leurs recherches.

Une autre piste de solutions est en cours et celle-ci a été instaurée par le gouvernement fédéral. Le programme des chaires de recherche du Canada exige le respect des politiques fédérales de non-discrimination et d’équité en matière d’emploi. En intégrant les femmes dans les équipes scientifiques qui mènent les études et les recherches, le point de vue ne sera plus uniquement celui d’hommes. On espère que cela aura un impact sur le type de recherches menées et les décisions qui en découlent.

On peut s’imaginer qu’il va encore falloir du temps pour que les données de sexes et de genres soient correctement intégrées dans les processus de recherche, mais je reste optimiste. Il est important de considérer ces données comme des variables et aussi comprendre qu’elles ne seront pas systématiquement pertinentes, car même si le genre peut avoir un impact dans les résultats d’une étude ou d’une recherche scientifique, parfois, il n’en a aucun. Cependant, une amélioration des pratiques bonifiera sans aucun doute la responsabilité sociale de la science.

Maïté Belmir

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